Balises numériques 32Ko
un projet de Catherine Rannou

production du Festival @rt Outsiders / Maison Européenne de la Photographie, Paris, 2009
en collaboration avec le Centre d'art contemporain Passerelle, Brest.

 
 

09/01/18-TU05H35 - CR - intimités féminines polaires

Annotations sur ce prélèvement:
architectes et usagers

PARCOURS INTIMES ANTARCTIQUES

Janvier 2009

Station polaire franco italienne Prud’homme, le Raid cargo, et la nouvelle station Concordia.



Enfant je me demandais toujours comment les astronautes faisaient pour vivre au quotidien dans un tuyau de quelques mètres carrés. Aujourd’hui les bases antarctiques sont réputées pour être très confortables et technologiques, loin de l’aventure polaire des siècles précédents.

Je suis sur un continent exploré et aménagé uniquement par des hommes qui s’ouvre petit à petit aux femmes. Elles obtiennent de plus en plus de postes clefs dans la logistique et la science polaire. J’ai choisi un des gestes le plus quotidien et intime de notre vie : « aller aux toilettes ».

Etat des lieux :

Dès mes premiers instants sur le continent, les conversations ne tournèrent pas autour de la science et de l’excellence scientifique, mais autour des eaux noires et déchets. La seule femme présente à ce moment là dans la station Prud’homme, me pris à part et effectua avec moi le parcours intime qu’il me fallait faire pour pouvoir subsister à certains de mes besoins urgents, histoire de me mettre à l’aise tout de suite. M-M et moi allions passer plus d’un mois ensemble, elle en tant que médecin accompagnera le raid cargo que je vais effectuer de Prud’homme à Concordia. Nous partagerons le même container sur ski pendant 20 jours.

Usage n°1

Apprendre à uriner d’une part, puis à déféquer d’autre part. Ce que pratiquent assez aisément les hommes ayant des urinoirs à leur disposition dans l’atelier de mécanique de la station, non loin des calendriers illustrés. Pour les femmes un aménagement a été fait avec un seau en plastique. Contrairement aux hommes qui urinent à la vue de tout le monde, ce qui n’est pas sans gêner certaines femmes de la station, voir les italiens (la station Prud’homme est franco italienne), qui s’adaptent aux mœurs visiblement françaises, les femmes peuvent s’isoler dans les toilettes où trône le fameux toilette électrique avec une cheminée et une résistance qui brûle les selles. Après avoir uriné, il s’agit de sortir des toilettes le seau à la main, pour aller le vider dans les urinoirs, lorsqu’ils sont disponibles. Tout le monde ayant les mêmes envies quasiment en même temps. Laver son seau est difficile puisque les urinoirs sont, pour des économies d’eau et de limitation du volume d’eaux usées, sans eau. Un deuxième urinoir, plus ancien a de l’eau, mais le seau est trop grand. Deux stratégies sont alors possibles : le rincer discrètement dans le lavabo où tout le monde se lave le visage ou les mains … impossible, ou traverser le séjour et la cuisine pour aller dans la buanderie, où se trouve un évier profond alimenté en eau. Ensuite retraverser le séjour rempli de monde qui prend le café, un petit sourire au cuisinier, et redéposer d’un air dégagé le seau dans les « toilettes ». Le plus simple est d’uriner debout, dans les urinoirs, me confiera plus tard la jeune médecin, qui avait hiverné à la station Concordia. Je n’ai pas encore pratiqué, et tout à fait compris comment il est possible de ne pas se déshabiller en partie au milieu de l’atelier de mécanique…A mon retour du raid, un plombier avait été chargé d'installer un toilette broyeur après plus de 10 ans d'existence de la station. "Un peu de bonheur pour les filles..." expliquait il au chef technique.

Usage n° 2

Les « incinolet » : toilettes électriques en inox équipés d’une résistance, ayant une cheminée à la place du réservoir. Attention, me prévient la jeune femme, surtout ne pas uriner, cela crée des odeurs très désagréables, et fait déborder les toilettes. Donc se contrôler, puis prendre un petit sac en papier, aux allures d’origami, qui lui permet de s’adapter à la cuvette ayant une trappe dans le fond. Faire ses besoins, papier, etc…dans le sac, puis appuyer sur la pédale de droite, pour ouvrir la mâchoire de la trappe, il est conseillé de pousser avec le tournevis prévu à cet effet au cas où le tout tomberait difficilement, lâcher la pédale, et appuyer sur le bouton de droite qui déclenche un cycle de deux heures de cuisson. Chaque jour les cendres sont sorties du petit tiroir situé sous le siège en inox, et enfouies dans la glace, à proximité de la station. Régulièrement ce type de toilette est un peu débordé, et fermé pour quelques heures. Il faut attendre. Il est prévu au départ pour une famille de 4 personnes, il est en fait utilisé ici par 20 personnes. Cet appareil est assez gourmand en électricité.


Usage n° 3

Après m’être adaptée à cette séparation des fonctions, aussi bien spatiales que physiologiques, le départ pour le raid cargo qui approvisionne la station Concordia, est imminent.

20 jours aller retour, sur le continent de glace, en compagnie de 8 mécaniciens agricoles triés sur le volet, très compétents et habitués à faire ce trajet. De nouvelles questions se posent. Il y a des « incinolet » dans la caravane, donc pas de problème, voir usage n°2. En revanche pas d’urinoir, pas de seau. Bon. Sur ce raid, exceptionnellement nous serons deux femmes. La femme médecin qui m ‘avait donné mes premières leçons de conduite et moi. Où uriner ? Les hommes urinent dehors. Les femmes aussi… sauf que par -30°, c’est plus compliqué que pour un homme et l’équipement polaire n’est absolument pas adapté à l’hygiène féminine. Finalement ma compagne me glisse que si c’est insurmontable pour moi, dans la douche c’est possible en faisant très attention. Mais il ne faut pas oublier le tourne-vis et le pic à glace, pour déboucher la bonde qui est souvent bouchée dans la journée par le gel. Le soir la production d’eau chaude permet de faire fondre la glace. Ou bien faire en face du trou ou utiliser un récipient à bouchon. Même avec cette solution, je ressens toujours une gêne, celle de ne pas faire quelque chose de très hygiénique, même si comme me le rappelle M-M l’urine est stérile. Au retour, je finis par aller dehors entre deux cuves de gasoil le plus souvent possible, les fesses au sud-est face au vent catabatique empêtrée dans les bretelles de salopette, papier hygiénique, gants à 3 doigts, etc ...Le risque des odeurs devenant trop gênant, abandonnant mes pudeurs féminines, non sans mal, mais préférable pour la bonne entente du groupe qui commençait à être fatigué, et pouvait devenir intolérant. J’avais calculé avoir nettoyé la douche plus de 80 fois à fond, en plus des 11heures de conduite, des pleins de gas-oil et autres tâches indispensables. Sinon, suis étonnée que nous ne récupérions pas tous ces effluents, et les répandons le long de notre trajet. Ce sont les 77 et 78 ème trajets que nous effectuons.

Usage N°4

Comme chaque membre du convoi, je vais conduire un des tracteurs à chenilles de 350CV, de 8H00 du matin à 13H30, puis de 14H30 à 20H30. Les arrêts ne pouvant être de préférence que techniques, mais vraiment très techniques. M-M pour toujours les mêmes questions qui me préoccupent naturellement, me précise qu’elle ouvre la portière, lâche le volant, s’installe sur la plate forme au dessus des chenilles. Vu la longueur du convoi, personne ne peut la voir, et puis à gauche et à droite c’est la glace à perte de vue, intimité assurée. Vu que je n’ai jamais conduit ce type d’engin, cette solution me paraît pour l’instant héroïque.

Des scientifiques australiennes, qui avaient l’habitude des expéditions scientifiques m’avaient donné un petit objet, pour pouvoir uriner debout : un « freshnet » Elles m’avaient prévenue « essaye d’abord sous la douche, il faut un peu d’entrainement et de concentration, mais ça ne vaut pas de bons toilettes». C’était l’occasion d’utiliser cet objet étrange, rose en forme de coquillage vide oblong et prolongé d’un tube de 10 cm transparent. Sauf que dans ma situation, il fallait lâcher le volant, être assez souple pour pouvoir amortir les mouvements des chenilles sur la glace irrégulière, se déshabiller en partie, être bien debout, ne pas se cogner la tête sur le toit du tracteur, regarder la piste au cas où…et bien viser le récipient. Je l’ai fait une fois avec succès. Ensuite, j’ai géré ma consommation d’eau, comme me l’avait conseillé M-M, et me suis calée sur les horaires de pause. L ‘air étant excessivement sec, boire en grande quantité est indispensable… me précise t-elle. Les derniers jours du raid je ne buvais pratiquement plus, tellement ces histoires d’usages devenaient pesantes avec la fatigue.

Usage N°5

Concordia, enfin après 10 jours de piste, les deux barils beiges apparaissent au loin. Attention, n’urine surtout pas sous la douche à Concordia, me précise un mécano, il y a des alarmes, les eaux grises sont recyclées, mais pas encore les eaux noires. Même topo qu’à Prud’homme : deux urinoirs près de l’atelier, dans le couloir entre la chaufferie, et le local de traitement des eaux usées au niveau 1 de la tour « bruyante ». Pour les femmes depuis cette année seulement il y a un « wc » uniquement pour l’urine à l’étage 2, près de la salle de sport dans la même tour. Les « incinolets » sont au niveau 1 près du sas d’entrée. Il y en a trois pour la station de 60 personnes l’été. Je choisis au plus pressé d’abord les toilettes pour uriner au 1 er étage. Mais attention ne surtout rien jeter dans les toilettes, une poubelle est à disposition, trier papier et plastique. La chef technique de la station me précise, pour avoir hiverné elle aussi la première année d’ouverture de cette station qui n’est d’ailleurs toujours pas finie, qu’ils ont eu des pots, comme autrefois, et que chacun avait le sien, car il n’y a pas de toilettes dans la tour « silencieuse », et les chambres et les labos sont dans cette partie. En pleine nuit, par exemple, il est pénible de traverser toute la station pour se rendre dans la chaufferie. Elle me précise qu’il n’y a jamais eu d’alarme dans les douches, que c’est à la confiance. Elle me fera faire une visite magistrale du local de recyclage des eaux grises, mis au point avec « l’aérospatiale », qui souhaitait expérimenter des installations pour les futures expéditions sur Mars. Il manque un architecte qui aurait pu plancher sur toutes ces histoires d’usages et de circuits qui aurait facilité la vie quotidienne déjà très contraignante sur ce type de territoire et négocier un peu plus avec les contraintes techniques imposées par les ingénieurs. C’est dans ces situations extrêmes que l’absence d’architecte révèle le sens même de son travail : faciliter le quotidien pour tous.

Toute cette histoire me ramène à mon histoire plus personnelle, où lorsque nous étions petits ma mère était persuadée, pour des raisons purement fonctionnelles car cela l’arrangeait bien, que les enfants devaient faire leurs besoins à heures fixes, et nous forçait chaque matin avant l’école à aller aux toilettes, ou sur le pot pour les plus petits quoiqu’il arrive. J’ai des souvenirs assez crispés de ces séances, particulièrement les matins où ce n’était pas une envie. Mes frères et moi simulions pour avoir la paix, et en profitions pour jeter dans les toilettes les éternels vieux bouts de pains trop grillés obligatoires, que nous n’arrivions pas à avaler.

Donc en conclusion, pour Mars, mieux vaut emporter son pot et son psychanalyste ou plus simplement faire appel à un architecte.

C.RANNOU